Fiche: le patrimoine n’est pas l’histoire

 

fiche analyse

 

à retenir

  • le patrimoine est une sélection du passé
  • il porte souvent un discours déformant
  • il est plus proche de la mémoire que de l’histoire

 

 

 

 

 

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Pourquoi ne faut-il pas croire que patrimoine = histoire ?

 

On ne doit pas penser que le patrimoine est équivalent à l’histoire. Déjà parce que le patrimoine est lacunaire et ne recouvre pas toute l’histoire, même l’histoire de France.

Il ne faut pas considérer que le patrimoine recouvre tout le passé. Le patrimoine est davantage comme la mémoire: il est sélectif, il est manipulable et il est rarement saisi avec impartialité. La mémoire réactualise le présent et amoindrit la distance d’avec le passé, elle n’est donc pas équivalente à l’histoire.

Le patrimoine permet d’écrire des histoires au pluriel: les mémoires catholiques, monarchiques, républicaines, révolutionnaires, socialistes, etc… font des usages différenciés du patrimoine. Entre les mains de différents groupes, il devient le soutien d’histoires particulières, et il est utilisé pour définir des identités.

 

La notion de patrimoine s’est démocratisée tout au long de la deuxième moitié du XXe siècle. De plus en plus de Français sont devenus capable de mobiliser la notion sans l’aide de spécialistes. Or parmi eux, beaucoup l’ont utilisée pour symboliser non plus une histoire nationale commune, mais des mémoires locales et nationales différentes.

Il existe ainsi toujours des objets patrimoniaux qui sont le support d’une histoire nationale fédératrice, tout comme il y a désormais des objets sont saisis par des mémoires parfois antagonistes.

 

Le patrimoine, creuset de mémoires antagonistes

Le goût pour le patrimoine dépasse les clivages, qu’ils soient sociaux ou politiques. Le patrimoine national est pourtant divers, et plusieurs mémoires antagonistes s’y retrouvent:

Le mur des Fédérés
mémoire de la république sociale de la Commune
La basilique du Sacré Cœur
érigée par les catholiques pour expier l’épisode de la Commune
Le château de Versailles
matérialisation de l’absolutisme royal
Le moulin de Valmy
monument républicain et symbole de la nation

Mais le patrimoine n’a pas pour fonction de diviser. Au contraire, tous les promoteurs du patrimoine vont mettre l’accent sur les éléments qui rassemblent la nation afin d’en faire un outil de la réconciliation nationale: au-delà des clivages politiques et mémoriels, le patrimoine doit s’adresser à tous et représenter l’histoire de tous les Français.

Cependant, chaque monument patrimonial n’a pas pour objectif de faire, à lui tout seul, la synthèse de l’histoire de France; tous ensemble, ils incarnent sa diversité et sa complexité.

Si ce patrimoine est précieux à nos yeux, c’est moins pour sa valeur artistique que pour la leçon qu’il nous donne, car il est l’image de tous nos conflits religieux, entre protestants et catholiques, conflits esthétiques entre classiques et romantiques, conflits politiques entre la droite et la gauche. En le regardant, on se comprend mieux et on comprend mieux aussi, son contraire. Ainsi le patrimoine est-il la meilleure école de tolérance que l’on puisse proposer aux Français, car c’est l’école de l’amitié.

Pierre de Lagarde, « Ce patrimoine qui est le nôtre », Chefs d’œuvre en péril,
23 mars 1980, Antenne 2

 

Les différences entre histoire et mémoire

Voici comme un grand spécialiste de l’époque moderne décrit le métier d’historien:

Peut-être à tort, mais sincèrement, j’ai toujours pensé que le travail de l’historien ne se ramenait pas à l’exaltation des gloires nationales (il existe des gens spécialisés dans ce commerce), mais dans la recherche honnête et toujours plus approfondie de ce qui est connaissable (beaucoup), en essayant de le comprendre, puis de le faire comprendre et revivre.

Pierre Goubert

En comparaison, un spécialiste de la mémoire collective la définit comme :

le souvenir ou l’ensemble de souvenirs, conscients ou non, d’une expérience vécue et/ou mythifiée par une collectivité vivante de l’identité dans laquelle le sentiment du passé fait partie intégrante.

Pierre Nora

 

Le tableau ci-dessous synthétise chaque point qui oppose histoire et mémoire.

 

Mémoire Histoire
Subjective Impartiale
Part du vécu (expérience individuelle) Est un savoir produit collectivement
Remplie d’émotions et d’affects, passionnelle A un caractère scientifique, rationnel et dépassionné
Plurielle (différents groupe) et individuelle Fait généralement consensus chez tous les historiens
Elaborée à partir de souvenirs et de témoignages rarement remis en question Reconstruite à partir du plus grand nombre de sources possible, qui sont examinées et critiquées
Donc comporte potentiellement des erreurs Cherche à éviter les erreurs grâce à une méthode
Réactualise le passé Met le passé à distance
Se veut absolue Se remet régulièrement en question
Sélective Ne dissimule rien
A un caractère sacré Désacralise
Repose sur des mythes Démythifie
Est liée à des revendications N’a pas agenda

 

Ces différences sont expliquées par l’historien Pierre Nora:

L’histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus. La mémoire est un phénomène toujours actuel, un lien vécu au présent éternel : l’histoire une représentation du passé. Parce qu’elle est affective et magique, la mémoire ne s’accommode que des détails qui la confortent ; elle se nourrit de souvenirs flous, téléscopants, globaux ou flottants, particuliers ou symboliques, sensibles à tous les transferts, écrans, censure ou projections. L’histoire, parce que opération intellectuelle et laïcisante, appelle analyse et discours critique. La mémoire installe le souvenir dans le sacré, l’histoire l’en débusque, elle prosaïse toujours. La mémoire sourd d’un groupe qu’elle soude, ce qui revient à dire, comme Halbwachs l’a fait, qu’il y a autant de mémoires que de groupes ; qu’elle est par nature, multiple et démultipliée, collective, plurielle et individualisée. L’histoire, au contraire, appartient à tous et personne, ce qui lui donne vocation à l’universel. La mémoire s’enracine dans le concret, dans l’espace, le geste, l’image et l’objet. L’histoire ne s’attache qu’aux continuités temporelles, aux évolutions et aux rapports des choses. La mémoire est un absolu et l’histoire ne connait que le relatif.

Pierre Nora

Bibliographie
  • Daniel Fabre, « L’ordinaire, le familier, l’intime », in Le tournant patrimonial: mutations contemporaines des métiers du patrimoine, Paris, France, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016, p. 43‑58.

    Pierre Goubert, Louis XIV et vingt millions de Français, Paris, Fayard, 1966, réédition 1977

  • Pierre Nora, « La mémoire collective », in La nouvelle histoire, sous la direction de Jacques Le Goff, Retz-CEPL, Paris, 1978, p. 398
  • Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, France, Ed. du Seuil, DL 2000, 2000.
  • Sous la direction de Pierre Nora:
    • Les lieux de mémoire. I, La République, Paris, France, Gallimard, 1984.
    • Les lieux de mémoire. II, La Nation. [1], [Héritage, historiographie, paysages], Paris, France, Gallimard, 1986.
    • Les lieux de mémoire. II, La Nation. [2], [Le territoire, l’Etat, le patrimoine], Paris, France, Gallimard, 1986.
    • Les lieux de mémoire. II, La nation. [3], [La gloire, les mots], Paris, France, Gallimard, 1986.
    • Les lieux de mémoire. III, Les France. [1], Conflits et partages, Paris, France, Gallimard, 1992.
    • Les lieux de mémoire. III, Les France. [2], Les Traditions, Paris, France, Gallimard, 1992.
    • Les lieux de mémoire. III, Les France. [3], De l’archive à l’emblème, Paris, France, Gallimard, 1992.

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