Fiche: le « tout patrimoine »

 

fiche analyse

 

à retenir

  • Quoi: une expression qui fait référence à l’élargissement de la notion
  • Quand: apparue dans les années 1980-1990
  • Qui: ceux qui parlent du « tout-patrimoine » sont ceux qui trouvent que la notion est devenue trop large
  • Cette expression est subjective et renvoie à un courant très critique sur les évolution du patrimoine

 

 

 

  autre fiche

  • L’élargissement de la notion ▶︎

 

 

 

 

chronologie

  • 1980, la décennie des superlatifs ▶︎
  • Années 1990: la difficile reconnaissance du patrimoine récent ▶︎

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi faut-il se méfier de l’expression « tout patrimoine » ?

 

Depuis l’année 1980, la France serait entrée dans l’ère du « tout patrimoine ». C’est à dire que la notion recouvrirait désormais tous les domaines de la création.

Certains spécialistes ont déploré cette extension de la notion.

Quelques citations

 

« L’inflation anarchique du patrimoine » (Jean-Yves Andrieux, 1997)

« L’explosion du patrimoine » « une inflation brutale et désordonnée de tous les objets du patrimoine » (Pierre Nora, 2011)

« Nous vivons le moment où l’explosion patrimoniale n’a pas fini de développer ses effets positifs alors que se font déjà sentir à plein ses retombées négatives, les effets de son implosion » (Pierre Nora, 1997)

« …Les effets stérilisants d’une extension non maîtrisée de la notion de patrimoine » (Philippe Poirrier, 2002)

L’idée de patrimoine impliquait au départ le principe d’une sélection: choisir ce qui, dans le passé, était digne d’être transmis aux générations futures.

Objectivement, depuis les années 1980, la notion de patrimoine est devenue englobante et très accueillante. En contrepartie, les contours de la notion peuvent paraitre plus flous.

Une année de questions autour du patrimoine (1980)

 

L’émission que les Dossiers de l’écran ont consacré à l’Année du Patrimoine en juin 1980 le confirme: lors de la présentation de la ville de Bazas, en Gironde, tout, absolument tout, y est qualifié de patrimoine.

 

Le « tout patrimoine » est pourtant à première vue un aboutissement logique des élargissements successifs de la notion.

Pour certains spécialistes, ce n’est pas souhaitable car la notion perdrait de son identité. Aussi, comme il n’y aurait plus de sélection et que tout serait conservé, le patrimoine ne serait plus aussi précieux qu’avant. Certains spécialistes ont même craint que cela n’accélère la muséification de la France à force de tout conserver.

D’autres enfin ont critiqué le fait que tout se vaudrait désormais, qu’il y aurait eu un nivellement du patrimoine:

 

Quelques citations

 

« La révolution dernière du patrimoine est dans la suppression de la hiérarchie des ordres. La cathédrale vaut une tannerie. » (Bruno Foucart, 2005)

 

« La métamorphose de la notion de patrimoine a fait de lui, pour le dire brutalement, le contraire de ce qu’il était du plus élevé et rare de la création, il est passé au quotidien le plus traditionnel :

– il relevait par définition de ce qui était hors d’usage, soustrait à l’univers marchand, appartenait au monde des archives, des musées ; il joue un rôle central dans l’économie des sociétés démocratiques ;
– il était l’expression de la culture, et même la plus haute ; il a envahi la nature elle-même.
Bref, c’était autrefois les traces les plus remarquables du passé ; c’est aujourd’hui la totalité des traces du passé en tant que passé. Le patrimoine a quitté son âge historique, national et monumental pour entrer dans un âge mémoriel, social et identitaire. » (Pierre Nora, 2010)

Mais tout le monde ne partage pas cet avis, et des chercheurs ont considéré que la critique du « tout patrimoine » est le signe de positions conservatrices :

Citation

« C’est ainsi qu’un certain discours sur «l’inflation patrimoniale» manifeste la volonté des tenants d’un patrimoine classique, voire élitiste, de maintenir le principe de rareté et de ne pas dévaloriser ce patrimoine déjà reconnu » (Vincent Veschambre, 2007)

Ceux qui critiquent le « tout-patrimoine » défendent donc en réalité une notion de patrimoine au sens restreint, au périmètre limité aux éléments exceptionnels, sans les objets plus ordinaires qui se sont ajoutés depuis les années 1970. Ils défendent une vision plus élitiste du patrimoine (ce sont d’ailleurs souvent les mêmes qui critiquent le tourisme de masse autour du patrimoine).

 

En résumé

Oui Mais
Le patrimoine s’est fortement diversifié à la fin du XXe siècle ➢ L’acte de patrimonialisation, lui, est resté le même
Il n’est donc plus, aujourd’hui, tout à fait le même qu’il y a 70 ans ➢ Le patrimoine a toujours la même finalité (transmission aux générations futures)
Le terme est employé de plus en plus fréquemment ➢ Parler de perte de valeur est un point de vue subjectif souvent associé à des récits déclinistes sur la France et sa culture
Bibliographie
  • Jean-Yves Andrieux, Patrimoine et histoire, Paris, Belin, 1997.
  • Bruno Foucart, postface à Marie-Anne Sire , La France du patrimoine : les choix de la mémoire, Paris, Gallimard Monum, Éditions du patrimoine, 2005.
  • Pierre Nora, Les lieux de mémoire, 1. [La République, La Nation], Paris, Gallimard, 1997.
  • Pierre Nora, Les lieux de mémoire, 2. [la Nation, les France], Paris, Gallimard, 1997.
  • Pierre Nora, Les lieux de mémoire, 3. [les France], Paris, Gallimard, 1997.
  • Pierre Nora, « Les trois âges historiques du patrimoine », in Cinquante ans après: culture, politique et politiques culturelles, Paris, France, Comité d’histoire du Ministère de la culture, 2010, p. 119‑123.
  • Philippe Poirrier (éd.), Les politiques culturelles en France, Paris, la Documentation française, 2002.

 

Fiche: le « tout patrimoine »