Fiche: l’émotion

 

fiche analyse

 

à retenir

  • l’émotion est presque indissociable du patrimoine
  • elles sont censées signifier l’attachent des Français
  • elles peuvent conduire à des mobilisations
  • les médias aiment les émotions et en abusent

 

autres fiches

  • la passion des Français pour le patrimoine ▶︎
  • les traumatismes ▶︎

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Pourquoi y a-t-il autant d’émotion déployée autour du patrimoine ?

 

A bien y regarder, l’émotion est très présente dès qu’il est question de patrimoine. Qu’ils s’émerveillent devant un édifice, qu’ils soient affectés par une mauvaise nouvelle le concernant, ou qu’ils regardent simplement des photographies ou des vidéos d’un paysage qui leur plait particulièrement, les Français sont très souvent émus par le patrimoine.

Cela n’est pourtant pas un comportement « naturel », et plusieurs facteurs y contribuent.

L’émotion ferait partie du patrimoine

Selon plusieurs spécialistes, il n’y aurait pas de patrimoine sans émotion.

L’émotion apparaît ainsi, pourrait-on dire, comme la preuve du patrimoine : si la preuve du pudding, selon un célèbre adage, est qu’on le mange, la preuve du patrimoine serait qu’on en est ému. Cela en est vrai du moins pour le regard profane : l’émotion y semble quasi indissociable de l’expérience patrimoniale. (Nathalie Heinich)

L’intérêt pour le patrimoine s’est transformé en passion (sous l’action des professionnels de la médiation et des médias), et cette passion a rendu les Français très sensibles au sujet. Ils ont fini par voir le patrimoine comme quelque chose de vivant, de très humain, et très proche d’eux. Toute attaque sur le patrimoine est dès lors très mal vécue. Pour des chercheurs, il y aurait une raison qui touche à notre psychologie collective.

Le docteur Freud n’aurait pas manqué de souligner combien l’attention fraternelle que nous portons aux monuments anciens, à leurs souffrances, à leur vieillesse et à leur mort, est significatif du transfert affectif dont ils ont, de tout temps, été l’objet. (Françoise Bercé)

 

Les émotions sont multiples

Il faut employer le pluriel car il n’y a pas qu’un unique ressenti vis-à-vis du patrimoine. Il existe une variété de sentiments et d’émotions d’un différent niveau d’intensité.

Un chercheur a proposé quatre émotions dans le cas du patrimoine:

  • Le transport : émotion ordinaire, à caractère positif, qui renvoie au plaisir éprouvé devant le patrimoine.
  • La déploration: émotion moins vive, plus diffuse, très partagée et difficile à bien cerner, la déploration peut être présente un peu partout.
  • La dispute: émotion vive mais limitée qui rappelle que c’est un sujet animé par des débats réguliers voire des polémiques.
  • La sédition: forme extrême d’exaltation collective, qui s’exprime lors de querelles majeures.

Ces quatre émotions, selon l’anthropologue Daniel Fabre à qui on les doit, se retrouvent parfois dans une même affaire, en même temps ou successivement.

Mais on peut aussi en identifier d’autres selon les situation: la fierté devant la beauté des lieux, la colère devant un acte de vandalisme, l’indignation lors d’une polémique publique… la gamme d’émotions est large et relève autant des réactions « positives » que « négatives ».

 

Les médias aiment les émotions

Les émotions sont un facteur de spectacle et les médias le savent bien. Un des objectifs des journalistes est de s’adresser à l’affect. Pour y réussir, il peut être utile de chercher à susciter des sentiments forts, par exemple au moyen de polémiques passionnées. L’émotion suscite un intérêt chez l’individu-consommateur de médias, c’est même ce que certains médias recherchent. Mais pour y parvenir, les journalistes s’arrangent parfois avec la vérité.

Le média qui affectionne le plus les émotions est la télévision, qui ne se prive jamais de les montrer et de les utiliser pour son récit des événements. Or les expressions d’émotions sont particulièrement télégéniques. Après plusieurs décennies à en parler, aujourd’hui le traitement du patrimoine est presque toujours associé à l’émotion.

 

Un exemple d’exploitation des émotions à la télévision: les larmes

Les larmes sont souvent présentes à la télévision dans le cas de mouvements d’émotion très fortes. On peut alors parler de « motif lacrymal » dans les séquences sur les catastrophes.

C’est le cas des Rennais après l’incendie du Parlement de Bretagne, mais aussi au sujet du patrimoine industriel: à Longwy où les usines ont été fermées, les anciens ouvriers racontent leurs souvenirs avec des larmes dans les yeux et des sanglots dans la voix.

Les femmes sont habituellement invisibles dans les programmes sur le patrimoine, c’est à dire qu’elles sont extrêmement peu présentes à l’image. Elles sont davantage présentes quand il s’agit de montrer l’émotion suscitée, par exemple, par une catastrophe qui affecte le patrimoine. Ceci dérive d’un stéréotype selon lequel les femmes seraient plus émotives que les hommes et seraient ainsi plus susceptibles de pleurer dans ce genre de situation.

 

Les émotions peuvent conduire à l’action

De l’émotion, souvent, va naître une mobilisation. C’est-à dire-que le sentiment ressenti par un grand nombre va susciter chez un petit nombre l’envie d’y remédier par un investissement personnel, généralement au sein d’un mouvement collectif.

Cet effet « positif » permet aussi aux professionnels des médias de justifier le recours aux émotions: ce n’est pas seulement pour l’audience puisque cela peut conduire à des actions concrètes dont bénéficiera le patrimoine.

 

Bibliographie
  • Françoise Bercé, Des monuments historiques au patrimoine : du XVIIIe siècle à nos jours, ou « les égarements du cœur et de l’esprit », Paris, Flammarion, 2000, p. 145.
  • Daniel Fabre et Annick Arnaud (éd.), Émotions patrimoniales, Paris, France, Éd. de la Maison des Sciences de l’Homme, 2013, p.195-210
  • Nathalie Heinich, « Les émotions patrimoniales : de l’affect à l’axiologie », Social anthropology, 20- 1, 2012, p. 19-33.
  • Stéphane Héritier, « Le patrimoine comme chronogenèse. Réflexions sur l’espace et le temps », Annales de géographie, n° 689-1, 1 février 2013, p. 3‐23.
  • Xavier Laurent , « Des catalyseurs d’émotions : Chefs-d’œuvre en péril et La France défigurée », Livraisons de l’histoire de l’architecture, 17, 10 juin 2009, p. 41‑50.
  • Jean-François Tétu, « L’émotion dans les médias : Dispositifs, formes et figures », Mots. Les langages du politique, 2004, p. 9‑20.

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