Fiche: des programmes de plus en plus homogènes

 

fiche analyse

 

à retenir

  • il y a des formules récurrentes
  • il y a des modèles qui ont fait école
  • il y a une tendance à la facilité

 

 

 

* Dimanche en France, Images de nos provinces, Itinéraires pour bien user de la douce France, En flânant, Villes aux trésors, Flâneries, Échappées Belles.

 

** Vivre en France, Reflets, La France à villages découverts, La France est à vous, Echos et reflets, Une façon de vivre, Télé Ouest Panorama, En Nord et en couleurs, Météo à la carte.

 

*** Pierres vivantes, Un homme, un château, Un lieu un regard, Les châteaux ont-ils une âme ?, Bourges, capitale du Berry, Chefs d’œuvre en péril, Les cent chefs d’œuvre qui ont fait la France, Les châteaux du Centre, Palais Royal.

 

autre fiche

  • la carte postale ▶︎

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

à voir sur ina.fr

  • le reportage régional « Au bout de la rue à Metz » ▶︎

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

à voir sur Youtube

  • Les trésors de la vallée de la Loire ▶︎

 

 

 

 

 

sommaire du dossier

  • une visibilité croissante ▶︎
  • la banalisation du patrimoine ▶︎
  • des programmes pour des publics spécifiques ▶︎
  • le divertissement ▶︎
  • les belles images ▶︎
  • l’homogénéité des programmes
  • quand la télévision vient au secours du patrimoine ▶︎

 

 

Pourquoi peut-on parler d’une forme d’homogénéisation des programmes sur le patrimoine ?

 

La façon dont la télévision montre et parle du patrimoine est très homogène: les mêmes formules télévisuelles, les mêmes images, les mêmes façon d’en parler reviennent décennie après décennie.

 

Des concepts récurrents

  • Les magazines de découverte à vocation touristique. Ils prennent la forme de promenades jalonnées de vues de monuments et de paysages, mais contiennent peu d’informations et de connaissances. Même leurs titres évoquent la ballade*.
  • Les magazines du quotidien qui vont à la découverte de territoires et de leur culture**. Ils s’intéressent aux mêmes éléments, les traditions, les monuments, la gastronomie… Même les séquences du Tour de France respectent ce modèle.
  • Le mini documentaire qui utilise le prétexte du patrimoine pour dérouler le récit biographique de la vie de celui ou celle qui a résidé***.
Dans l’arrière-pays marseillais (1959)
Le Tour de France passe par Brive (1997)
Les richesses de Bourges (1956)

Indépendamment de ces concepts ou modèles récurrents, les programmes sur le patrimoine apprécient les biographies, les grands hommes, les récits de batailles, les anecdotes, ce qui rend même le contenu très homogène.

 

Une homogénéisation qui passe par l’image…

D’un programme à l’autre, ce sont les mêmes images qui reviennent, les mêmes plans larges sur les paysages de campagne, les mêmes cadrages serrés sur les clochers d’église, les mêmes plans latéraux dans les rues, les mêmes zooms sur les mêmes détails architecturaux… Peu nombreux sont les programmes à proposer des belles images (même si les techniques actuelles le permettent plus facilement). Ils sont généralement marqués par des images d’une grande banalité, qui montrent et expliquent peu, et sont souvent juste illustratives.

Au final l’immense majorité des émissions est interchangeable tellement elles se ressemblent. Même les plans filmés en drone, qui apportaient encore un supplément d’originalité vers 2012, ont été banalisés tant les émissions en ont abusé.

Un exemple parmi tant d’autres, ce petit reportage sur Metz diffusé en 1999 sur l’antenne de FR3 Lorraine. Outre une pauvreté du contenu servi par un texte faible (il présente sommaire des monuments déjà bien connus des habitants), il a visuellement une esthétique peu recherchée et ses plans ne sortent pas de l’ordinaire. Ce sujet ne propose finalement aucune valeur ajoutée, et n’a probablement été réalisé sans aucune ambition.

 

…Et aussi par le son

Cette homogénéité se retrouve jusque dans la musique des émissions. Deux genres dominent depuis les années 1950:

  • La musique baroque, surtout entendue dans les séquences sur les résidences princières et royales
  • La musique religieuse, lorsque les caméras de télévision visitent l’intérieur d’édifices chrétiens
Survol de la chaîne des Puys en Auvergne (2016)

Ces deux genres musicaux sont destinés à recréer une ambiance et à donner l’illusion aux téléspectateurs qu’ils sont dans les lieux qu’ils voient à l’écran.

Dans les années 2010, un autre type de musique s’est diffusé dans les magazines touristiques comme Des racines et des ailes: il s’agit d’une musique easy listening censée accompagne l’émerveillement du téléspectateur.

 

Une tendance à la facilité

Christian Dupavillon a été directeur du Patrimoine au Ministère de la Culture de 1990 à 1993. Voici ce qu’il disait en 1994 des goûts du public:

Malheureusement, comme vous le savez, l’éducation au patrimoine a est le sujet le plus difficile. […] Le public, par facilité, préfère toujours la « chambre du roi » et les « escaliers dérobés » à l’architecture, à l’ordonnance, à la construction, j’exagère à peine.

Christian Dupavillon

Son propos, qui concerne les visites in situ, vaut aussi pour la télévision: le public français a pris goût aux petites histoires de courtisanes et aux anecdotes intimes, et c’est désormais ce qu’il attend dans les programmes sur le patrimoine, qui n’ont à la base rien à voir avec ce sujets. C’est donc par facilité que les producteurs de télévision donnent au public des récits de coucheries et des petits secrets plutôt que de lui permettre de mieux connaitre et mieux comprendre un site patrimonial. En réduisant le contenu cultivant, tout en maintenant l’illusion de parler d’histoire et d’art, les programmes de télévision d’aujourd’hui espèrent toucher un public très large et plus seulement d’érudits.

 

Les raisons de cette homogénéité

Il y a d’une part l’existence de modèles qui font école. Chefs d’œuvre en péril, lancé en 1964, a fortement inspiré les programmes de son temps, jusqu’aux années 1980. Aujourd’hui c’est davantage Des racines et des ailes qui est le modèle, et les imitations ne manquent pas. En 2014, Les trésors de…, une série de documentaires sur le patrimoine présentée par Sophie Jovillard, ressemblait à s’y méprendre à Des racines et des ailes.

Une autre raison est que les professionnels de télévision ont pour habitude de s’inspirer, sinon de se copier les uns les autres. Des chercheurs de sciences de l’information et de la communication ont montré que la routine du travail des journalistes aboutit à des émissions très semblables, même entre genres médiatiques différents.

 

Conclusion

Aujourd’hui, les programmes sur le patrimoine demandent un investissement faible du téléspectateur. Ils ont rarement été très pointus, mais cette recherche de la facilité s’est tout de même accentué avec le temps. Comme dans beaucoup d’autres genres télévisuels, les chaînes ne prennent plus de risque: un faible contenu cultivant, le spectacle visuel et la recherche de l’émerveillement sont devenus la norme.

 

Bibliographie
  • Christian Dupavillon, « Le patrimoine: comment? pourquoi? Entretien avec Christian Dupavillon », Le Débat, 78-1, 1994, p. 170.
  • Denis Ruellan, Le Journalisme ou le professionnalisme du flou, Grenoble France, PUG, 2007.
  • Denis Ruellan, « La routine de l’angle », Questions de communication, 10, 2006, p. 369‑390.

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