La civilisation des Cévennes se meurt (1972)

« Inventaire en Cévennes. Et ils disperseront vos cendres »
Inventaire*
10/12/1972
2e chaîne

 

Quand j’étais enfant j’apprenais à l’école primaire que mes Cévennes natales étaient le pays du ver à soie, du châtaignier, du mouton. La soie c’est fini, totalement, depuis cinq ans. Les grandes châtaigneraies se meurent. Les moutons ne transhumeront plus. Jaune est la couleur d’un pays qui meurt, et son odeur est celle des genêts en fleurs.

Comment cette vidéo éclaire le patrimoine?

Ce documentaire part d’un constat alarmant: les Cévennes se dépeuplent, le emplois se raréfient et les jeunes s’en vont. En compagnie de l’écrivain Jean-Pierre Chabrol, l’équipe d’Inventaire visite ce territoire et part à la rencontre de ses habitants qui cherchent à entretenir sa mémoire.

Le documentaire insiste sur certains éléments qui font partie de l’identité culturelle des Cévennes, et donc constituent son patrimoine: le ver à soie, la culture du châtaignier, les genêts, le granit. Le paysage est également bien mis en valeur par la réalisation, au moyen de plans panoramiques par exemple.

Ce documentaire est empli d’un sentiment très mélancolique. Le propos de Jean-Pierre Chabrol est empli d’un amour pour cette région qui se meurt dans une sorte d’indifférence. Le caractère urgent de la préservation de la vie de « l’homme des Cévennes » est contrebalancé par un sentiment défaitiste : le mal est déjà fait.


Commentaires

Analyse média

Comme toutes les autres émissions de la série Inventaire*, ce documentaire a une approche qui ressemble à de l’ethnographie. Le discours de défense du patrimoine est intégré à une étude la culture et de la vie des populations de la région. C’est davantage le cadre de vie qu’il s’agit de préserver au travers des objets. Dans Inventaire*, pas d’idéalisation, la situation des territoires ruraux n’est pas enjolivée, mais sans misérabilisme.

Détail à noter
Cette émission a été réalisée avec la participation de l’Inventaire Général des Monuments et des Richesses artistiques de la France, dont le rôle est justement de recenser et de documenter le patrimoine de proximité de toutes les régions.

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La civilisation des Cévennes se meurt (1972)
Jean-Pierre Chabrol, les Cévennes


Chacun la sienne. Atlas, géographie, dictionnaire,
on ne trouve jamais imprimé que "les Cévennes" ;
en passant de la vie sur le papier, cet étrange pays prend le pluriel.

 
La Cévenne n'est pas de ces contrées qui se laissent apercevoir,
cotoyer, toiser, parcourir, aimer, quitter;
elle ne peut être ni un passage ni une passade. On est dedans ou dehors.
Ainsi donc, lorsque les eaux vives arrivent dans leur force, le garçon abandonne la source.
Il monte à Paris par exemple.
Après une nuit suffocante de poussière noire, il débarque dans la capitale,
regarde l'heure et sait que le jour est levé dans son val pourtant profond,
et comprend pourquoi sur les calendriers imprimés dans la capitale on ne juge pas superflu de marquer l'heure officielle de l'aurore.

Puis il découvre douloureusement des immeubles hideux qui font la queue devant de grands magasins.
Tout est petit à Paris pour qui s'est élevé face à la montagne.
Jusqu'à cette minute exactement, les Cévennes avaient été un monde pour ce garçon.
l'angoisse le prend.
Il a peur, soudain que, passé les portes du cher pays,
il ne se rencontre plus que de méchantes gens.
Comme il a " de l'accent"
les Parisiens lui demandent avec un sourire entendu, insupportable :
"vous êtes marseillais ? - Non, Cévenol... Ah...tiens...
- Je suis originaire des Cévennes...Ah bon. Et... les Cévennes, où c'est...?
Les Cévennes, où c'est ?
Avant d'être devenu "Cherche Midi",
Leo Larguier s'était fabriqué une série de réponses toute prêtes,
une sorte de "tirade du nez", du "pied de nez":

Vulgarisateur :
Vous voyez le Massif Central, vous voyez la Méditerranée ?
A mi-chemin, par le chemin le plus court, la ligne droite...

Consolant :
Vous connaissez Nimes ? ben sûr.
Quand vous quittez la "Cité romaine" en direction du Nord-Est, avant d'arriver au Puy ( vous connaissez le Puy ? naturellement!)
vous traversez tout un troupeau de montagnes désolées, quelques hameaux dépeuplés que personne ne connaît...
Une grande ville, pour vous fixer les idées ?
Attendez ... attendez...Non il n'y pas de grande ville dans les Cévennes.
Les Cévennes sont ce désert où personne ne passe,
dont personne ne parle... vous voyez, il n'y a pas de honte...

Anatomique :
Les Cévennes, c'est quand le Massif Central met les pieds dans le plat.
Ce sont ces gros orteils qui se tendent vers la Méditerranée,
pour voir si l'eau est bonne entre Sète et Marseille.

Touristique :
Au lieu de foncer à tombeau ouvert sur la grande route bleue,
prenez donc à droite après Moulins.
Si vous connaissez la Côte d'Azur, il y a un endroit où vous aurez envie de vous arrêter;
cet endroit, c'est les Cévennes.

Superbe :
Les Cévennes ? mais c'est le petit pays devant lequel le Roi Soleil dû mettre les pouces.

Cuistre :
" Quod se Cevenna ut muros munitos existimabant"
relisez Caesar ! de Bello Gallico, livre VII, chapitre VIII.

Et bien d'autres hélas, devenues machinales dont il était le premier fatigué,
si bien qu'il lui arrivait de répondre :
je ne vous le dirai pas !
si trop de gens le savaient, les Cévennes ne seraient plus ce qu'elles sont !
Le " sursaut cévenol", fait de pudeur et d'orgueil.
Pour un Cévenol, parler de la vie, du péché, de la mort, de la vie éternelle,
de la responsabilité, de la mort à attendre, de la mort à recevoir,
de la mort à donner aussi, parfois !...


Jean-Pierre Chabrol, Les Rebelles. Gens de Cévennes,
Paris, Plon, 1965