Un péril généralisé?

Il n’y pas que les grands monuments qui sont menacés. Au cours de la décennie 1960, les alertes se multiplient autour des menaces sur les sites et les édifices qui ne sont pas encore patrimonialisés. Elles vont attirer l’attention des médias, donc du public, et contribuer à changer le regard sur des édifices plus modestes que les monuments historiques.

 

Cachez ces ruines que je ne saurais voir

     Jusqu’aux années 1950, les Français ne se préoccupaient pas de quartiers anciens devenus crasseux, ni des églises oubliées ou des châteaux en ruines; ils préféraient les cathédrales bien conservées et les centres-villes bien entretenus. Dans les années 1960 donc émerge l’idée que le patrimoine ce n’est pas seulement des monuments régulièrement blanchis et redorés, mais aussi des édifices moins prestigieux ou en état de dégradation avancée.

     L’art et les hommes, dans les années 1950 déjà, était la première émission à affirmer que, sous la crasse des villes, se cachent parfois des immeubles admirables.

     D’autres émissions, comme Terre des arts, ont continué à défendre les vieux quartiers de Paris.

     Oui, les travaux étaient nombreux depuis le début de la Reconstruction, mais on ne peut pas affirmer que subitement, dans les années 1960, le patrimoine était davantage menacé que dans les années 1950. Ce qui a changé c’est d’abord le regard des Français et leur tolérance à l’égard des destructions. Ainsi, dans les années 1960, des médias vont commencer à attirer l’attention sur ces lieux moins beaux et fragiles mais qui mériteraient peut-être d’être sauvés, et les Français y seront réceptifs.

Fiche: le vandalisme ▶︎

 

Les églises en danger

     Les églises constituent un domaine majeur du patrimoine et sont des lieux touristiques aussi importants dans les années 2010 qu’ils ne l’étaient soixante ans plus tôt. Jusqu’au milieu des années 1960, les Français ne s’intéressaient qu’aux cathédrales et aux grandes églises réputées. C’est à dire aux grands édifices, connus et réputés, qui avaient la chance d’être protégés: en France, quand un monument a le titre de « monuments historiques », l’État s’engage à l’entretenir pour l’empêcher de disparaitre.

     A l’inverse, des églises plus modestes ont eu tendance à se détériorer depuis le début du XXe siècle, en raison notamment de l’absence de protection législative (donc de financements) et de la baisse de fréquentation par les paroissiens du fait de la désertification des campagnes et de la déchristianisation.

     Aux XVIIIe et XIXe siècles, les ruines n’étaient pas mal vues. Des auteurs comme Victor Hugo ou Chateaubriand avaient une vision romantique des ruines, et des peintres inspirés par les édifices en ruine en ont fait des tableaux très poétiques.

A voir: le peintre romantique Caspar David Friedrich peignait des ruines imaginaires très poétiques ▶︎

     Au XXe siècle, au contraire, les ruines ne sont plus du tout à la mode. Pire, la vue d’édifices anciens en mauvais état heurte le goût d’une élite cultivée qui préfère désormais voir les monuments intacts.

     C’est en réaction à un manque d’intérêt de la population qu’un journaliste comme Pierre de Lagarde va se décider à mobiliser l’opinion en faveur de la protection du patrimoine en danger – mais aussi parce qu’à titre personnel il ne supporte pas le spectacle d’églises en ruines.

Fiche biographique: qui était Pierre de Lagarde? ▶︎

 

Une émission pour les sauver tous

C’est pourquoi, dès 1962 à la radio puis en 1964 à la télévision, le journaliste Pierre de Lagarde a sonné l’alarme. Il lance l’émission Chefs d’œuvre en péril avec l’intention de préserver tout ce qui n’est pas encore considéré comme du patrimoine: les petites églises menacées, les quartiers anciens, les vieilles fermes, les manoirs et petits châteaux oubliés, etc.

Date à retenir: 1964, création de
l
‘émission Chefs d’œuvre en péril.

 

     Son émission s’ouvrira plus largement à tous les patrimoines en danger avec le temps. Par son succès, elle aura attiré l’attention des Français sur le patrimoine et sur sa fragilité. Elle a eu une grande postérité, et le 19 septembre 2015 dans son émission Sauvons nos trésors sur France 2, l’animateur Stéphane Bern a rendu un hommage à Pierre de Lagarde.

     L’image de Chefs d’œuvre en péril resta tout de même longtemps attachée à celle des vieilles pierres, et son créateur a raconté avoir reçu des courriers de téléspectateurs adressés aux « Vieux objets » ou au « Service des ruines » de l’ORTF.

A lire aussi: l’origine de l’émission racontée par Pierre de Lagarde en 1965 ▶︎

 

 

Vidéos

 

 

 

 

 

 

Comment rénover Paris? (1956)

 

A voir aussi: un numéro de Terre des arts sur ce qui doit être sauvé ou détruit dans Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La cathédrale de Quimper (1964)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand la télévision aidait la restauration d’une petite église (1969)

 

 

 

 

 

 

 

Suite

"Paysage avec ruine de temple", tableau de Caspar David Friedrich, 1797.

Présentation de Chefs d'œuvre en péril par Pierre de Lagarde en 1965
 
    C’est tout à fait par hasard que j’ai eu l’idée de lancer une campagne pour la protection des monuments historiques en France.
    Un jour, alors que j’appartenais à l’équipe du "Journal parlé", mon rédacteur en chef m’envoya en Normandie enquêter sur la disparition de statues d’Eglises. Sujet bien mince, me semblait-il.
    Pourtant, sur place, je changeai d’avis. Sans doute, ni le maire ni le curé qui étaient responsables de la disparition de ces statues ne voulurent répondre à mes questions, mais je découvris au fond d’une église une carte postale représentant une petite Sainte-Barbe du XVe siècle avec une chevelure de Mélisande. Ce fut le coup de foudre. Comment avait-on pu faire disparaitre de gaieté de cœur une statue de cette importance et de cette beauté ?
    Revenu à Paris, je me lançai au micro dans un compte rendu indigné. Dans les jours qui suivirent, quarante lettres d’auditeurs m’étaient adressées.
    J’en fus stupéfait. Jusqu’à présent, j’avais cru que pour recevoir du courrier, il fallait s’appeler Brigitte Bardot, ou, plus modestement… faire des fautes de français. Or je m’apercevais que les monuments de leur pays intéressaient un grand nombre de mes compatriotes.

    C’était là un phénomène nouveau.
    Car le même reportage diffusé trente ans plus tôt, aurait suscité certainement de bien moindres réactions.

Pierre de Lagarde, « Chefs d’œuvre en péril »,
Les cahiers littéraires ORTF, 3e année, n°18, 20 juin 1965, p. 20-23