La polémique des colonnes de Buren (1986)



« Plaire, déplaire »
Urba
12/05/1986
FR3

 

Moi je trouve que disposer du patrimoine français pour en faire des trucs comme ça… on devrait pas en faire n’importe quoi.

Comment cette vidéo éclaire le patrimoine?

En 1986, l’artiste Daniel Buren installe son projet intitulé « Les Deux Plateaux » dans la cour d’honneur du Palais Royal. Décidé l’année précédente par François Mitterrand et son ministre Jack Lang, le projet déclenche une vive polémique.

Dans cet extrait, des passants s’apostrophent, les arguments fusent. Ils sont de nature financière mais aussi esthétique. Une femme déplore que la cour du Palais Royal, qu’elle qualifie de « patrimoine », accueille de l’art moderne. Le public s’empare donc des débats et de la question du patrimoine.

Le ministre de la Culture de 1986, François Léotard, justifie cet aménagement et raisonne d’abord en terme de budget.

L’artiste Daniel Buren explique son projet: les colonnes ne sont qu’une partie de l’œuvre installée, la lumière et l’eau en font également partie.


Commentaires

Analyse média

La vive polémique sur le projet de Buren est assez typique des débats des années 1980. A cette période, les projets associant art moderne et patrimoine se sont multipliés, à chaque fois avec des réactions de l’opinion.

 

Détail à noter
Le micro-trottoir (genre journalistique très apprécié des rédactions) qui ouvre le reportage permet de saisir la grande tension suscitée par cette polémique. Elle fut en effet très vive à Paris. Beaucoup de graffitis hostiles au projet de Buren étaient lisibles sur les palissades entourant le chantier.

Plus de vidéos
Dans la Patrimathèque
Une vidéo sur un projet qui a suscité une vive polémique à la même époque: la pyramide du Louvre ▶︎


Sur ina.fr

Un reportage un peu plus long avec d’autres Parisiens donnant leur avis ▶︎

Thématiques à explorer
#le patrimoine civil urbain ▶︎
#les polémiques
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Document bonus
Une archive du Figaro de 1986: l’avis finalement favorable de l’écrivain Roger Peyreffite sur les colonnes de Buren ▶︎


A découvrir

L’œuvre « Les Deux Plateaux » de l’artiste Daniel Buren (plus connues comme « Les colonnes de Buren ») ▶︎


Idée de visite
Visiter le Palais Royal à Paris ▶︎


La polémique des colonnes de Buren (1986)

Le Figaro, 1986

 

    Ces colonnes, implantées depuis quelques mois dans la cour du Palais-Royal, ont été, jusqu'aux dernières élections législatives, un épisode de ce qu'Alain Peyrefitte a appelé «la guerre franco-française». La majorité les admirait, l'opposition les exécrait et jurait qu'au lendemain de sa victoire, on les livrerait au pic des démolisseurs. O miracle! François Léotard, successeur de Jack Lang au ministère de la Culture vient de les absoudre et offre le premier exemple de la cohabitation artistique.

Je dois dire que, sous l'influence de mon entourage et sans avoir été sur les lieux, je me rangeais dans le camp des «anti-Buren-Lang», tant nous sommes enclins à l'esprit de parti. Selon mon usage, aimant à joindre aux choses du présent les souvenirs du passé, j'étais prêt à imiter Musset Sur trois marches de marbre rose: «Est-ce que l'absurde vulgaire -Peut tout déshonorer sur terre- Au gré d'un cuistre ou d'un maçon?» Quand François Léotard eut voué les colonnes de Buren à l'éternité, je considérai qu'il était temps pour moi de savoir si je devais décerner aux deux ministres la couronne civique ou les coiffer plutôt du bonnet d'âne.

C'est hier que je me suis rendu enfin au Palais-Royal, plein d'intentions agressives. J'étais en compagnie d'une amie qui, naturellement, était une ennemie des colonnes, comme son mari et ses deux filles. Mais c'est également avec elle que j'avais visité, il y a deux ou trois ans, le centre Georges-Pompidou, contre lequel nous étions animés de la même animadversion, pour d'autres motifs que politiques. Et grande avait été notre surprise d'admirer ce monument que nous n'avions jamais vu et de l'ajouter à ceux qui font la gloire de Paris et qui ont la faveur des étrangers, autant que le Louvre et la tour Eiffel.

Arrivé au Palais-Royal, j'éprouvai tout de suite une sorte d'émotion en apercevant cet essai de «ruines antiques» qui réchauffaient un froid décor et remplaçaient avantageusement les voitures des conseillers d'Etat. Ces colonnes, ou tronçons de colonnes, m'évoquaient les restes du portique, sur l'acropole de Pergame. Mais le Palais-Royal était, ce jour-là, un lieu de contemplation moins paisible. Un groupe nombreux discutait ferme, près d'une palissade, devant le microphone de je ne sais quelle station radiophonique. Un monsieur barbu agitait sa serviette de cuir en protestant que ces colonnes détruisaient l'harmonie de la cour; un jeune homme à lunettes les défendait héroïquement; une dame du voisinage, aussi rousse qu'indignée, criait qu'elle interrogeait les passants à longueur de journée et que soixante-dix pour cent étaient «contre». Je crus devoir intervenir dans la discussion. Je remontrai timidement que ces colonnes ne détruisaient aucune harmonie, mais qu'elles apportaient, au contraire, dans cette cour, un peu de l'harmonie architecturale de la Grèce et de l'Asie mineure; que les bandes grises verticales, tracées le long de ces fûts blancs, imitaient les cannelures des colonnes de jadis. Un jeune homme à bouc me demanda si j'avais jamais vu des colonnes antiques qui fussent peintes: «Justement monsieur!, lui dis-je, les colonnes du Parthénon étaient même bariolées.» Mais la dame revenait toujours à ses soixante-dix pour cent.

Ah! qu'on est fier...

Cependant, j'avais le plaisir de constater que mon amie changeait tout doucement de camp sous la force de ma dialectique. Nous allâmes de l'autre côté de la cour et elle fut la première à me faire observer que ces colonnes blanc et gris étaient en harmonie avec les stores de toile que l'on voyait aux fenêtres et qui avaient des bandes de mêmes couleurs. Je lui fis observer aussitôt qu'il y avait une harmonie supplémentaire: celle du haut de l'édifice en pierre blanche avec le toit à pente d'ardoise. Bref, nous étions convertis aux colonnes de Buren, sans trop savoir toutefois si nous étions du bon ou du mauvais côté de la palissade. Des goûts et des couleurs...

«Ah! qu'on est fier d'être Français -Quand on regarde la colonne!» Le chansonnier enthousiaste chantait ainsi la colonne Vendôme; nous pouvons appliquer également ses vers à la colonne de Juillet. En tout cas, je ne vois pas que nous ayons à rougir d'être Français en regardant les colonnes de Buren.

 

Roger Peyrefitte, « Converti à Buren », Le Figaro, 15 mai 1986 (source)